Pirates
et Flibustiers
17 novembre 2008
Je souhaiterais évoquer
ici un fléau d'un genre totalement nouveau,
né de l'alliance
entre des technologies révolutionnaires et un concept criminel encore inédit,
qui risque bien de remettre en question l'équilibre économique
des industries mondiales...
... Le piratage.
Comme je suis auteur de bandes
dessinées, et donc digne représentant
de la Grande et Belle
industrie de la Culture, mais que je n'ai pas plus accès
aux chiffres
de vente de mon éditeur qu'au coffre de la Universal,
je tenterai
d'étayer mon discours grâce aux arguments piochés ici et là,
au grès des différents moyens d'information, radios et journaux
en tête
puisque ma télé est passée par la fenêtre
il y a quelques temps déjà.
Les journalistes sont formels,
et avec eux
les dirigeants des plus grands labels de distribution (ça
tombe bien !) :
le piratage est sur le point de couler l'industrie du disque,
après quoi il va finir
de noyer l'industrie cinématographique,
avant de s'attaquer au livre.
Evidemment, ça m'a foutu la trouille.
Le droit d'auteur, qui a traversé les siècles, de Beaumarchais
à la Guerre des Etoiles,
est sur le point de se faire désintégrer
par des trafiquants de codes sources.
Les messages d'avertissement en introduction
des Dvds sont pourtant clairs,
pirater un film, c'est comme voler une voiture
ou fumer un joint dans un espace public,
c'est un crime !
Non mais qu'est-ce
que c'est que cette habitude de vouloir tout gratuitement ?
Déjà
que les dessinateurs se font engueuler pendant les festivals
parce qu'ils
ne dessinent pas assez vite les dédicaces qu'ils retrouvent
en vente sur Ebay,
maintenant il va falloir qu'ils offrent les bouquins...
Pourtant,
bien que je reste persuadé que beaucoup de pirates
soient des adolescents boutonneux qui méritent des claques,
je ne
peux m'empêcher d'être quelque peu sceptique face au discours d'usage.
Tout d'abord parce qu'il m'est arrivé moi-même de télécharger
des films,
sans que cela ne m'empêche de les acheter ensuite, ou d'aller
les voir au cinéma.
Ensuite, parce que de tous les albums que j'ai
réalisés,
seuls les tomes 1 et 2 de "Kochka" sont
disponibles sur Emule,
et ce sont étrangement ceux de mes albums qui
se sont le mieux vendus.
Enfin, parce que je refuse d'être gentil avec
des distributeurs
qui me prennent régulièrement pour un con
en changeant de support tous les ans
et en vérrouillant le marché
de formats incompatibles entre eux.
Je suis né au siècle
dernier, ce qui me rapproche du vieux con, certe,
mais me permet aussi d'avoir
connu l'époque de la K7.
Or, durant de nombreuses années,
j'ai copié allègrement mes disques vinyl sur des K7 audios,
mes K7 audios sur d'autres K7 audios, mes K7 vidéos sur des K7 vierges,
et les K7 audios et vidéos de mes copains sur les K7 volées à
ma soeur,
et ce grâce à plein d'appareils enregistreurs alors
en vente libre,
sans que jamais personne ne m'accuse d'être un pirate
ni de ruiner l'industrie de la bande magnétique.
Il y a même
à ma connaissance un texte de loi sur "le Droit à la copie
privée".
Aujourd'hui, les Dvd sont protégés contre
la copie privée, et, depuis quelques semaines,
les logiciels permettant
de faire sauter cette protection sont interdits par la loi.
Pourtant, une
taxe est toujours en vigueur sur tous les supports destinés
au stockage
de données, depuis la vieille K7 de grand-mère
jusqu'à
la clé USB du petit dernier, et ce au titre de la fameuse copie privée.
Etrange logique, qui veut que les utilisateurs paient
pour une pratique à
laquelle ils n'ont pas droit.
Que s'est-il donc passé pour que ma grand-mère
devienne soudain une criminelle,
et pour qu'une pratique alors innoffensive
mette en péril les vacances spatiales
du patron de Virgin ?
Y a-t-il
un rapport entre la pugnacité de l'industrie du disque
à vouloir
combattre toute forme de reproduction et le fait que la loi a, en 1985,
accordé
aux producteurs de disques et d'oeuvres cinématographiques,
contrairement
aux éditeurs de livres, un droit de propriété artistique
voisin du droit d'auteur ?
Etant moi-même auteur, et donc sensible
au problème de la
rémunération du travail artistique,
j'aimerais ne pas servir de prétexte
aux diffuseurs et distributeurs
de tous poils qui voient dans le piratage
le coupable idéal pour effacer
toute trace de leurs abus
et grignoter un peu plus les libertés des
"auteurs" et des "consommateurs".
Sur un Cd vendu 25 €,
sur une bande dessinée vendue 10 €,
l'auteur reçoit en
moyenne une rémunération de 10%,
quand il a la chance d'avoir
d'abord remboursé ses avances sur droits.
Le piratage menace donc avant
tout les marges du producteur,
de l'éditeur, du diffuseur et du distributeur.
Je me doute bien que le regroupement, qui s'opère depuis quelques
années,
des différents labels en groupes internationnaux oblige
ces entreprises
à réaliser des bénéfices toujours
plus grands sous peine de voir la machine "s'enrayer".
Mais je considère
aussi le piratage comme un énorme coup de gueule
face à une
industrie qui nous a vendu le Cd comme un support inusable,
le VidéoCd
comme l'avenir de la K7 vidéo et qui, quelques mois plus tard,
l'a
remplacé par le Dvd, lui même menacé par l'arrivée
du BlueRay,
cette même industrie qui nous oblige à acheter un
lecteur Dvd chaque fois
que l'on franchit une frontière et à
racheter 50 fois le même film en nous offrant
en guise de consolation
les scènes ratées que l'auteur lui-même
ne voulait pas
mettre dans son oeuvre.
Le changement régulier des support et leur
vérrouillage systématique
par la loi et par la technique à
aussi pour but, comme en agriculture,
d'empêcher coûte que coûte
l'auteur d'être lui-même distributeur,
face à un reseau
internet mondial qui propose exactement le contraire.
Le premier crime du
piratage est d'offrir des supports compatibles,
qui n'appartiennent ni à
un fabricant, ni à un diffuseur, ni à un label.
Le DivX est
une mouche dans le lait, au même titre
qu'une graine capable de se
reproduire au milieu d'un champs d'OGMs.
Je suis heureux que le marché
du livre
n'ait pas encore suivi la voie de l'industrie du disque,
et
j'espère que ses différents acteurs sauront anticiper,
et ne
pas se priver des possibilités qu'offrent les nouveaux supports numériques,
par peur ou en croyant ne pas être concernés par ces changements.
La relation entre un auteur et un éditeur doit être basée
sur la confiance
et sur une envie commune, qui doivent se partager avec le
public.
le simple fait de commencer un projet et de ne pas le finir,
pour
des raisons de surproduction le plus souvent,
est dommageable à tous
niveaux.
Pour l'éditeur, qui rend inutiles les risques qu'il a pris,
pour les auteurs, qui perdent tout crédit auprés de leurs lecteurs,
et la possibilité de penser un projet qui ne soit pas assujeti au format
unique
de l'album de 46 pages,
pour les lecteurs, qui perdent la confiance
qu'ils ont accordée à l'éditeur et aux auteurs,
et peuvent alors se justifier d'avoir recours au téléchargement
à force d'avoir eux-même l'impression
que leur porte-monnaie
à été piraté.
De nombreux éditeurs
sont encore conscients de leurs responsabilités
et du risque de la
pensée à court terme,
et continuent de faire de véritables
choix,
en prenant le risque de défendre ces choix.
Au public de
les encourager,
et je suis convaincu, depuis longtemps,
que la qualité
paie !
Le public a le devoir de prendre conscience de ses actes,
et les auteurs celui de signer avec les bons éditeurs,
ce qui, là
aussi, est un cas de responsabilité individuelle.
Mais j'invite aussi
tout un chacun à une grande méfiance
face aux discours et mesures
prises contre le piratage,
lorsque ces mesures sont négociées
par des entreprises
qui brandissent l'étendard du droit d'auteur
pour défendre un droit à la propriété.
Je suis
conscient des changements liés à l'ère numérique,
mais je crois sincèrement que le piratage
ne peut être
combattu d'un point de vue moral
si les différents acteurs de "l'industrie
culturelle"
se comportent comme des dealers.
